Cher voisin d’en bas,

Ça fait des jours que le bruit sourd de ces groupes électrogènes m’énerve.  Tu l’entends ?

En regardant du haut de ma fenêtre, j’imagine que du sol tu dois l’entendre mieux que moi qui vit au 20ème étage de mon immeuble ! J’imagine qu’en plus de l’entendre, tu dois en avoir les odeurs. 

Grace à ce groupe électrogène, moi, j’ai de la climatisation et du wifi toute la journée. Toi qui vit dans une maison de taule tout en bas, tu n’as que le bruit et l’odeur de gasoil.

Ah ! Et puis la nuit quand il pleut, le ploc des gouttes sur le rebord de la fenêtre me réveille. Ça aussi ça m’énerve. Et toi ? Cette nuit, tu as tendu un immense drapeau du MPLA sur ton toit comme si c’était une bâche anti-pluie… je t’imagine agacé et faisant au mieux sous la pluie, dans le noir. Ce matin alors que le soleil se lève à peine, toute ta famille évacue l’eau hors de la maison… je vous vois et je ne suis pas fière de m’être énervée à cause du ploc ploc de la pluie.

Avec les pluies justement… l’eau des robinets a pris une couleur marron foncé (au lieu du marron clair auquel nous nous étions habitués). Alors je me pose des questions sur l’eau de ma douche, de ma lessive, de mes pâtes… 

Mais dans mon appartement, l’eau n’a jamais cessé de couler, à aucun de mes robinets : la cuve de l’immeuble absorbe les coupures d’eau comme le groupe électrogène absorbe le délestage d’électricité. Je ne me rends compte de rien (sauf qu’il est impossible de régler l’horloge du four, elle se remet à 00:00 à chaque coupure).

En plus de rentrer dans ta maison, je sais que ces pluies créent autour de chez toi des paradis de moustiques et t’exposent encore plus que d’habitude au palu, à la dengue… les hôpitaux signalent qu’il y a plus de victimes de ces maladies qu’habituellement.

Les hôpitaux…

L’eau que je bois vient d’une bouteille. Et toi quelle eau utilises-tu ? Je t’ai vu ramener des bidons d’eau achetés dans la rue. On dit qu’ils sont remplis et vendus par les gardiens des maisons qui ont des cuves… peut-être même de chez moi – je ne vais en réalité pas chercher à le savoir.

Le soir venu, je me régale de ces couchers de soleil sur la mer, je me dis que tu ne peux les voir car mon immeuble est devant chez toi et qu’il faut un peu de hauteur pour en profiter.

Qu’imagines-tu en regardant ma tour ? Nous sommes des voisins anonymes comme souvent dans les grandes villes. Mais ici c’est bien plus que ça car nos mondes si proches sont si différents !

Est-ce que comme moi tu y penses parfois toi aussi ? Puis tu laisses le quotidien t’accaparer…

Ou est-ce le privilège des gens d’en haut que de se poser ces questions là ?

D’ailleurs pourquoi sommes nous voisins ?

Quelle étrange ville où les quartiers de tôles jouxtent les immeubles luxueux. On dit ici que ton quartier est une « musseque », comme on dirait ailleurs bidonville, shanty town, township ou encore favela, quelle différence ? Des maisons improvisées avec des matériaux récupérés, des rues entrelacées pas plus larges que des couloirs…

Mais à Luanda nous sommes voisins ?! Tu es vraiment partout… l’histoire a laissé des espaces entre les maisons coloniales, les barres HLM et les buildings modernes et c’est dans chacun de ces trous d’urbanisme que tu t’es installé. Fuyant la faim, la guerre, la crise… cherchant des opportunités, des solutions pour vivre / survivre.

Je sais que pour habiter là, en plein centre ville, tu dois payer un loyer, ou peut-être as-tu même pu acheter ta maison (probablement il y a quelques années, quand la vie était moins difficile). Tu n’es pas un miséreux sans travail : ceux là sont dans la rue ou dans des musseques plus éloignées du centre. Toi mon voisin, tu te lèves le matin comme le soleil, tu tires la bâche qui protège ton taxi et tu pars… Je ne sais pas à quelle heure tu rentres : tu n’es pas encore de retour quand je jette un coup d’oeil par la fenêtre de la salle de bain pendant que je me brosse les dents. Que ta vie est dure et besogneuse !

De là haut je reste spectatrice : un peu admiratrice, un peu mal à l’aise, consciente de nos différences et de ma chance d’être née au bon endroit…

Je ferme les yeux et prends encore un peu de hauteur… dans ce pays des extrêmes, je réalise que nous ne sommes finalement toi et moi qu’un milieu : entre ceux qui ont faim – littéralement, et ceux qui sont riches à un point que je ne suis même pas capable d’imaginer… je me concentre alors sur le ploc ploc de la pluie pour m’endormir.

Boa noite, voisin d’en bas !

La nuit s’annonce pluvieuse, pourvu que que ta réparation sur le toit tienne le coup cette fois.

La voisine d’en haut, qui pense à toi.

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